Le
grand écran change vos perceptions des choses. Je pensais connaitre 2001, Barry Lyndon et Eyes Wide
Shut sur le bout des doigts. Je m’étais trompé. Lors des trois séances, à
chaque minute écoulée, c’était d’une évidence pure : je redécouvrais ces trois
œuvres si importantes à mes yeux. Le grand écran changeait tout, et réussissait
à me donner des clés que je n’avais pu percevoir sur un écran plus petit.
L’expérience était nouvelle. Je n’étais plus devant ces longs que je
connaissais tant. Je les (re)découvrais : sans crier garde, de nouvelles
questions, de nouvelles idées, de nouvelles beautés jaillissaient de l’écran. 2001 se muait en véritable opéra, Barry Lyndon se transformait en peinture
romantique des plus grandioses et Eyes
Wide Shut devenait un rêve, ou un « cauchemar » éveillé. En les découvrant sur grand écran, j’oubliais toutes les visions précédentes dès
les premières minutes ; et le monde extérieur n’existait plus. Seul celui que me proposait Kubrick comptait. 2001, le début de l’humanité et son apprentissage de la
destruction. 2001 ou son voyage vers
Jupiter et « Beyond the Infinite », une épopée au-delà de toute
compréhension et de toute intelligence. Un voyage rempli de secrets et
d’immensité auquel il faut se donner corps et âme. Barry Lyndon et la rencontre de ce dernier avec sa future femme, l’esprit
romantique qui parcoure toute la dixième œuvre du maitre. Et soudain, sans
crier garde, Sarabande d’Haendel gronde
et met le spectateur à genoux. Une nouvelle fois.
Et
puis arrive la dernière œuvre du maitre. La plus chère à mes yeux. Eyes Wide Shut, véritable huit-clos à
ciel ouvert à la photo fascinante. Eyes
Wide Shut et ses êtres en perdition tutoyant les ténèbres ; un Bill
Hartford à la limite de la destruction, de sa fêlure. Un personnage perdu dans
la nuit, qui fait, sans vraiment le vouloir, la rencontre de « freaks »,
affrontant ses doutes et ses peurs. Un Hartford qui va aussi se confronter à
une inquiétante étrangeté, à l’uncanny que dégagent ces masques lors de cette
fameuse soirée « interdite ». Fidelio ou les faux-semblants du
théâtre. Une soirée où Kubrick, grâce au « seen » et
l’ « unseen » se joue du spectateur et du personnage interprété
par Cruise. Les minutes défilent, la nuit s’étire, le temps semble s’être
arrêté, et, au coin d’une ruelle new-yorkaise, Hartford et le spectateur
basculent petit à petit dans le « fantastique » ; la frontière
entre ce dernier et la réalité se faisant de plus en plus floue. Anxiogène,
malaise et paranoïa deviennent alors, petit à petit, les maitres mots de cet immense
rêve éveillé dont les séquences seraient elles-mêmes des songes. Mais
finalement, ce serait donc ça la force d’Eyes
Wide Shut, mais aussi celle des autres œuvres du maitre : une séquence,
ou plutôt un rêve, qui serait relié(e) à d’autres rêves ; l’ensemble
formant un immense songe d’une beauté et d’une grandeur immense.
Ne cherchez pas le
nouveau Kubrick. Il n’y en aura pas. Il n’y en aura jamais.



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