Seul
face à nous, lecteurs, Peter Aaron (PA, comme Paul Auster) raconte l’histoire
de son meilleur ami, Benjamin Sachs, qui vient de mourir accidentellement. En
écrivant cette vie sur papier, Aaron devient, tout d’un coup, le maitre de
cette dernière. Seuls les faits racontés par le narrateur nous seront dévoilés.
Le récit se compose alors de mémoire personnelle ou de faits qui lui auront été
confiés par son meilleur ami. Il faut donc faire confiance à Peter Aaron, à sa
mémoire, et au chaos de ce Leviathan,
qui, petit à petit fera sens. Se pose alors la question de
l’écriture, du rôle de l’écrivain : où se situe la frontière séparant la
réalité de la fiction ? Quelle est la place d’un écrivain ? Et
surtout, qui parle ? Leviathan
est un livre à plusieurs voix : il y a celle de Paul Auster, mais aussi
celles d’Aaron et d’un Sachs fantôme. La ligne entre Auster (la réalité ?)
et Aaron (le personnage fictionnel ?) devient floue. Le premier, en
véritable démiurge tapis dans l’ombre semble diriger Peter Aaron qui narre au
lecteur l’histoire de Sachs ; une histoire qui finira par s’appeler Leviathan (en hommage à la dernière œuvre inachevée de Sachs). Sans
qu’il le veuille, le Leviathan d’Aaron
se transforme, petit à petit en biographie de Sachs et des vies qui ont gravité
autour de lui. Dans son roman, des vies s’entrechoquent, s’entremêlent, et les
rencontres ne feront sens que bien plus tard. A travers les portraits de Maria,
Peter, Ben ou Fanny, Auster (Aaron ?) passe au scanner une certaine Amérique,
à la fois déboussolée, en perte de repères, essoufflée et qui, petit à petit,
perd ses valeurs.
Sachs
le comprend bien, les mots ne suffisent plus pour réveiller son pays, seule
l’action compte désormais. Il lui aura fallu une chute quasi fatale, et surtout
une promenade dans une forêt du Vermont (où il se perdra) pour s’en rendre
compte. Ce n’est donc pas un hasard si Auster cite Emerson au début de son roman :
après ces deux évènements, Sachs se métamorphose et se transforme en véritable transcendentaliste
des temps modernes. A la fin de Leviathan,
des répliques de la statue de la liberté (véritable symbole Américain)
explosent à travers ce territoire Etats-Unien corrompu. Le lecteur le comprend:
l’homme derrière tout ce chaos organisé n’est autre que Sachs. Grâce à son plan
de destruction, le « Phantom of Liberty », ce fantôme
transcendentaliste vient enfin de trouver une signification à son existence,
loin de sa « vie antérieure ». Et tout d’un coup, les chemins
empruntés par Sachs et le chaos de son texte font sens. Le lecteur se surprend
alors à relire des passages du roman et tente de connecter entre elles des
pistes qui, à premier abord, n’avaient aucun lien apparent. Ainsi, pour Auster,
le chaos, qu’il soit littéraire ou à connotation terroriste ne peut être qu’organisé
méticuleusement. Auster est un grand, et presque vingt ans après sa parution, Leviathan reste un roman extrêmement
moderne et essentiel.
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