samedi 4 février 2012

Chaos.


Seul face à nous, lecteurs, Peter Aaron (PA, comme Paul Auster) raconte l’histoire de son meilleur ami, Benjamin Sachs, qui vient de mourir accidentellement. En écrivant cette vie sur papier, Aaron devient, tout d’un coup, le maitre de cette dernière. Seuls les faits racontés par le narrateur nous seront dévoilés. Le récit se compose alors de mémoire personnelle ou de faits qui lui auront été confiés par son meilleur ami. Il faut donc faire confiance à Peter Aaron, à sa mémoire, et au chaos de ce Leviathan, qui, petit à petit fera sens. Se pose alors la question de l’écriture, du rôle de l’écrivain : où se situe la frontière séparant la réalité de la fiction ? Quelle est la place d’un écrivain ? Et surtout, qui parle ? Leviathan est un livre à plusieurs voix : il y a celle de Paul Auster, mais aussi celles d’Aaron et d’un Sachs fantôme. La ligne entre Auster (la réalité ?) et Aaron (le personnage fictionnel ?) devient floue. Le premier, en véritable démiurge tapis dans l’ombre semble diriger Peter Aaron qui narre au lecteur l’histoire de Sachs ; une histoire qui finira par s’appeler Leviathan (en hommage  à la dernière œuvre inachevée de Sachs). Sans qu’il le veuille, le Leviathan d’Aaron se transforme, petit à petit en biographie de Sachs et des vies qui ont gravité autour de lui. Dans son roman, des vies s’entrechoquent, s’entremêlent, et les rencontres ne feront sens que bien plus tard. A travers les portraits de Maria, Peter, Ben ou Fanny, Auster (Aaron ?) passe au scanner une certaine Amérique, à la fois déboussolée, en perte de repères, essoufflée et qui, petit à petit, perd ses valeurs.

Sachs le comprend bien, les mots ne suffisent plus pour réveiller son pays, seule l’action compte désormais. Il lui aura fallu une chute quasi fatale, et surtout une promenade dans une forêt du Vermont (où il se perdra) pour s’en rendre compte. Ce n’est donc pas un hasard si Auster cite Emerson au début de son roman : après ces deux évènements, Sachs se métamorphose et se transforme en véritable transcendentaliste des temps modernes. A la fin de Leviathan, des répliques de la statue de la liberté (véritable symbole Américain) explosent à travers ce territoire Etats-Unien corrompu. Le lecteur le comprend: l’homme derrière tout ce chaos organisé n’est autre que Sachs. Grâce à son plan de destruction, le « Phantom of Liberty », ce fantôme transcendentaliste vient enfin de trouver une signification à son existence, loin de sa « vie antérieure ». Et tout d’un coup, les chemins empruntés par Sachs et le chaos de son texte font sens. Le lecteur se surprend alors à relire des passages du roman et tente de connecter entre elles des pistes qui, à premier abord, n’avaient aucun lien apparent. Ainsi, pour Auster, le chaos, qu’il soit littéraire ou à connotation terroriste ne peut être qu’organisé méticuleusement. Auster est un grand, et presque vingt ans après sa parution, Leviathan reste un roman extrêmement moderne et essentiel.

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